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L’échantillon se compose de 67 sujets majoritairement tous-venant ayant accepté de répondre à un questionnaire de personnalité, et de produire un texte sur une feuille blanche. D’un point de vue méthodologique, chaque écriture a été classée dans une des cinq catégories d’angularite. Les résultats nous permettent de retenir notre hypothèse de départ : certains traits psychologiques apparaissent de manière plus fréquente chez des individus dont l’écriture est arrondie que chez ceux dont elle est anguleuse. En ce qui concerne les scripteurs à écriture arrondie, nous avons constaté qu’ils étaient plus enclins aux relations affectueuses et amicales et qu’ils faisaient preuve d’une plus grande nonchalance face à la vie, qu’ils pouvaient se montrer moins ambitieux que la plupart des gens. En ce qui concerne les scripteurs à écriture anguleuse, nous n’avons retenu qu’une seule idée : ils développent plus d’énergie que les autres pour atteindre leurs buts.
Si la graphologie dispose d’un corpus théorique étendu et varié, elle semble éprouver beaucoup de difficultés à lui trouver des fondements solides sur le plan expérimental. L’étude d’une écriture et ses éventuels liens avec certains traits de la personnalité est une entreprise complexe qui met à l’épreuve la sagacité du chercheur. De nombreuses embûches attendent la personne qui tente de rapprocher telle ou telle caractéristique de l’écriture d’une variable psychologique : objectivation problématique du stimulus, nombre de variables quasi infini (autant que de classifications et de mesures possibles), traitement complexe des données (comment grouper les variables ?), nécessité de recourir à des outils statistiques pointus, adaptés et diversifiés (aux pièges théoriques insoupçonnés), traitement hasardeux des résultats obtenus (question de la signification statistique et des « fausses corrélations » dues à des artefacts méthodologiques), interprétations multiples sous-tendues par les attentes du chercheur en lien avec ses hypothèses de base (ne pas confondre corrélation et causalité), confrontation des résultats avec la théorie de base – tous deux complexes – et tout cela dans un contexte scientifique passionnel scindé en deux : les « pro » et les « anti-graphologie ».
Conséquence logique de cette situation, les expériences répondant aux critères actuels de la recherche en sciences psychologiques ayant pour objet la graphologie semblent se compter sur les doigts d’une main. Cela ouvre ainsi la porte à un territoire déjà peuplé mais qui demande encore à être creusé. La présente étude découle d’une recherche plus étendue visant à rapprocher certaines variables graphologiques de variables psychologiques issues d’un questionnaire de personnalité (NEO PI-R). Cette recherche s’est basée sur un échantillon de 67 sujets majoritairement « tout-venant », volontaires à la passation du questionnaire et à la rédaction d’un récit sur une feuille A4 blanche. Les résultats obtenus à cette occasion nous ont notamment permis de dégager les liens qui existent entre l’angularité de nos écritures et certaines variables de l’inventaire de personnalité (Thiry 2001).
Nous allons sommairement présenter les résultats issus de cette recherche concernant l’angularité de l’écriture. Nous avons pleinement conscience que l’étude d’une espèce graphique telle que l’angularité de l’écriture réduit la méthodologie graphologique. En effet, celle-ci spécifie que la déduction de traits psychologiques nécessite une observation globale de l’écriture ou tout du moins la prise en compte de « groupes de variables » communément appelés « syndromes » par les graphologues. Cependant, un dispositif expérimental implique une réduction des données susceptible de déboucher dans un deuxième temps à une réorganisation du dispositif.
Le but de cette recherche n’est nullement d’asseoir une théorie et de donner crédit à tel ou tel supposé graphologique mais bien de dégager des pistes pour de futures explorations.
Une écriture anguleuse est une écriture au sein de laquelle des gestes graphiques enseignés sur le mode de la courbe sont transformés afin de présenter un profil plus linéaire. L’angle est un changement subit dans la direction du tracé.
Crepieux-Jamin (1930, p. 113) classe l’écriture dite « anguleuse » dans le genre de la forme et l’oppose à l’écriture « arrondie ». Il définit l’écriture anguleuse comme suit : « L’écriture anguleuse est caractérisée par l’accentuation des angles normaux du modèle calligraphique ou le remplacement des courbes normales par des angles. Elle procède d’un mouvement dur, cassant, qui lui donne sa principale signification. »
La réalisation graphomotrice d’un angle demande une énergie plus grande car le rythme de l’écriture est interrompu dans son élan afin de changer de direction de manière soudaine. L’angle peut se remarquer à tout niveau de l’écriture mais est plus fréquent et manifeste dans la constitution des m et des n ainsi que dans les liaisons inter-lettres.
J. Peugeot et al (1986, p. 82) nous précisent que : « Le geste anguleux correspond à un net changement de direction ; il est intersection plus que continuité ; c’est un geste de rétraction qui peut être ferme mais qui devient vite emprunt de raideur, il entre dans les signes de contrainte et de tension. »
En ce qui concerne l’écriture arrondie, Crepieux-Jamin (1930, p. 125) nous la définit en ces termes : « L’écriture arrondie est celle dont les courbes calligraphiques normales sont accentuées ou dont les angles normaux sont remplacés par des courbes. L’écriture ronde est le degré extrême de cette espèce graphique ; les écritures en guirlandes et arquées en sont des dérivés. » Le terme de « curviligne » est utilisé comme synonyme graphologique de l’écriture arrondie. Les formes extrêmes de cette espèce curviligne renvoient aux espèces : « dodue », « gonflée », « en surface ».
L’écriture calligraphique concilie les traits courbes et rectilignes. L’évolution subjective des écritures nous permet cependant de constater que certains scripteurs privilégient l’un ou l’autre type de trait. D’autres maintiennent un équilibre entre les deux.
Voici les hypothèses d’interprétations concernant les écritures anguleuses et curvilignes. Rappelons que dans le modèle de départ enseigné (le modèle calligraphique), les écritures apparaissent mixtes, c'est-à-dire qu’elles concilient les traits droits et la courbe. En graphologie, seule l’évaluation du degré d’apparition d’une caractéristique graphique permet d’avancer des hypothèses concernant un individu.
Ecriture anguleuse
Les auteurs se rassemblent majoritairement autour des
hypothèses que Crepieux-Jamin (1930, p. 113-119) avait avancées en les épurant
des considérations morales et en modérant quelque peu ses positions.
« Associé aux tracés régressifs, l’angle est
le signe d’un caractère objecteur, rétif ou hargneux. Dans les écritures
inharmonieuses, il exprime l’esprit contrariant et buté. Le tracé de
l’angle se prête à exprimer des résistances, cela n’est pas douteux.
[…]
Les significations de l’écriture anguleuse varient
selon la mesure des angles, leur position, leur direction et le milieu
graphologique. »
J. Peugeot et al (1986, p. 82) précisent leurs hypothèses en ces termes : « D’où les significations de combativité, courage, sens du devoir, obstination, donc d’une adaptation sur le mode de la lutte, parce qu’il faut plus d’énergie pour faire un angle qu’une courbe ; mais cette énergie est à base d’un effort coûteux et il arrive au moment où c’est la résistance qui domine. C’est pourquoi l’angle a également les significations de brusquerie, entêtement, intransigeance, esprit buté, contrariant, agressivité, surtout si l’on est dans un ensemble dysharmonique. […] Ce qui est spécifique à l’angle, quand il fait partie d’un tracé dynamique, c’est l’aspect résolu, volontaire d’un scripteur qui raisonne et fait des choix qu’il assume. […] Il semble que le plus souvent, on trouve, au départ de l’angle, un sentiment conjugué d’intensité et d’insatisfaction ; il peut se révéler moteur en provoquant une mise à l’épreuve et des compensations réussies. »
Klages (1953, p. 128) confirme une partie de ces hypothèses en disant : « Le freinage graduel nécessaire est conditionné par une tension de tous les instants et c’est pourquoi la signification positive de l’angle est : force de résistance. »
Il détermine deux pôles dans l’interprétation caractérologique
de la liaison anguleuse : Ecriture arrondie
Concernant cette espèce graphique, Crepieux-Jamin (1930, p. 125) insiste
sur son action « auxiliaire », c'est-à-dire que
l’interprétation psychologique susceptible d’en découler est fortement dépendante
du milieu graphique, d’autres variables graphologiques.
1.
Un pôle « positif » : fermeté, décision, sûreté,
constance, droiture.
2.
Un pôle « négatif » : indifférence, manque d’égard,
manque de support, froideur.
J. Peugeot et al (1986, p. 79) avancent les idées
suivantes :
« Chez l’adulte, l’écriture arrondie a une relation étroite
avec la demande affective, la féminité, le narcissisme, la captation comme
avec le monde fantasmatique et, plus spécialement, celui de l’enfance. Elle
est en corrélation avec un comportement de bonne sociabilité, parfois de
complaisance, d’où tout bénéfice secondaire n’est pas exclu ; elle
s’accompagne aussi d’un goût de la vie. »
Klages (1953, p. 132) différencie comme pour la liaison anguleuse, deux pôles
d’interprétations caractérologiques concernant la guirlande (liaison
curviligne) :
1.
Pôle « positif » : bienveillance, « affirmativité »,
approbativité, respect, tolérance, condescendance, conciliation, douceur,
sympathie, prévenance, « naturel », aisance, insouciance, caractère
ouvert, confiance, franchise.
2.
Pôle « négatif » : déviabilité, influençabilité,
indécision, faiblesse, manque de retenue, versatilité, laisser aller,
oisiveté, négligence, nonchalance, manque d’initiative.
Les hypothèses des auteurs sont nombreuses mais permettent de dégager deux types de fonctionnement différents en fonction de l’aspect éventuellement curviligne ou rectiligne d’une écriture. Notre hypothèse à nous est donc celle-ci :
Les scripteurs dont l’écriture est anguleuse présentent certaines caractéristiques psychologiques qui diffèrent de celles des scripteurs à écriture curviligne.
Notre échantillon se compose de 67 sujets majoritairement tous-venant ayant accepté de répondre à un questionnaire de personnalité, le NEO PI-R (P. COSTA. & R. McCRAE, 1996) et de produire un texte [1] sur une feuille blanche de format A4. D’un point de vue méthodologique, chaque écriture a été classée dans une des cinq catégories définies par Gilbert et Chardon (1989, p. 33) :
Figure 1.
|
Degrés
d’angularité |
Description
graphologique |
| Degré 1 |
Écriture
en surface Exagération des courbes et transformation des traits droits en traits courbes : tracé en forme de contenant englobant des surfaces blanches, lettres de forme circulaire, dilatée, boucles des hampes et jambages gonflés, lettres intérieures étalées donnant des mots larges. |
| Degré 2 |
Écriture
curviligne Prédominance des courbes sur les traits droits. Adoucissement des angles de la calligraphie qui prennent la forme de guirlandes, d’arcs ou de boucles. |
| Degré 3 |
Écriture
mi-curviligne mi-rectiligne Pas de transformation nette vers l’angle ou la courbe ou absence de prédominance de l’un sur l’autre. |
| Degré 4 |
Écriture
rectiligne ou linéaire Prédominance des traits droits : liaison anguleuse, boucles étroites, ovalisation des lettres rondes. |
| Degré 5 |
Écriture
en ligne ou très linéaire Suppression des courbes et exagération du tracé rectilinéaire : aspect général bâtonné comme si le tracé tombait en pluie, mouvements en triangles (jambages, liaisons des barres de t et lettres s), lettres intérieures étroites. |
Statistiquement parlant, nous obtenons alors une variable ordinale qu’il nous est possible de rapprocher des variables du NEO PI-R grâce au calcul du Tau de Kendall, coefficient de corrélation propre aux échelles non paramétriques.
La recherche est exploratoire, c'est-à-dire que nous allons calculer la corrélation entre la variable « angularité » et toutes les variables du NEO PI-R, questionnaire estimant un grand nombre de variables psychologiques (en référence au modèle des « Big 5 », les cinq grands domaines de la personnalité objectivés par la psychométrie actuelle).
Le degré d’angularité des écritures de notre échantillon (N=67) se distribue ainsi :(figure 2). Il semble bien que la plupart des sujets de l’échantillon parviennent à un équilibre entre la courbe et la droite ce qui se traduit par une forte représentativité de la catégorie du milieu. Cette distribution ressemble beaucoup à celle que les auteurs ont obtenues sur leur échantillon global (N=346). Une légère tendance vers l’aspect curviligne des écritures se ressent à l’étude du graphique représenté ici
Figure 2 Distribution de la variable
Corrélations avec
les variables du NEO PI-R
Voici les variables dont les corrélations sont
significatives au seuil de rejet de l’hypothèse nulle 0.01 (pour la première)
et 0.05 (pour la seconde) au Tau de Kendall
[2] .
E1
(Chaleur) C4 Angularité - +
La première lecture de ces résultats nous invite à
penser que : Une étude plus approfondie se justifie cependant afin de découvrir
ce qui sous-tend ces résultats.
« Degré
d’angularité » et Chaleur (E1)
Nous pouvons classer nos 67 sujets en cinq groupes en
fonction du degré d’angularité de leur écriture.
Quelles sont les moyennes à E1 obtenues par ces cinq
groupes ?Ce graphique nous éclaire malgré la prudence avec
laquelle il faut l’interpréter. En effet, les cinq groupes ne se
constituent pas du même nombre de sujets. Un seul sujet a été classé
dans la cinquième catégorie. La moyenne de E1 pour l’écriture en
ligne est donc égale à la note à E1 de ce sujet.
Le graphique nous permet toutefois de constater que
les notes les plus élevées à E1 sont obtenues par les deux premiers
groupes dont l’écriture est (très) curviligne
[3] . Nous ne semblons cependant pas percevoir de différence
sur les notes à E1 en ce qui concerne les écritures mi-arrondies mi-rectiligne
et les écritures plus anguleuses.
Figure 3. Angularité » et Chaleur
Ecriture
en surface
4%
Ecriture
curviligne
31%
Ecriture
mi-arrondie mi-rectiligne
51%
Ecriture
rectiligne
12%
Ecriture
en ligne
2%
(Recherche
de réussite)
·
Plus une écriture est anguleuse, plus le
scripteur fait preuve d’un manque de chaleur humaine, préférant un
certain formalisme, une réserve et de la distance dans ses relations
sociales.
·
Plus une écriture est anguleuse, plus le
scripteur travaillera dur dans la réalisation de hautes aspirations. Il
serait appliqué et réfléchi dans sa tâche.
Objectivons cette constatation. Créons deux nouveaux groupes :
1.
Sujets à écriture en surface ou curviligne (N=24) ;
2.
Sujets à écriture « mixte » ou rectiligne (N=43).
Voici les résultats obtenus lorsque l’on compare
[4] les moyennes obtenues à la variable E1 dans ces deux nouveaux
groupes :
Groupe 1 (moyenne) Groupe 2 (moyenne) t ddl p E1 55,083 48,326 2,570 65 ,012464 Nous avons presque moins d’une chance sur cent
de nous tromper si nous affirmons que les deux moyennes sont différentes. Les scripteurs dont l’écriture est (très) anguleuse ou
composée d’angles et de courbes de manière équivalente ne se distinguent
pas de la moyenne des gens en ce qui concerne la variable E1. Ils ne seraient
ni très chaleureux ni très distants dans leurs relations sociales. Les scripteurs dont l’écriture est (très) curviligne, quant
à eux, seraient plus enclins à rentrer en intimité avec les autres, à se
montrer affectueux et amicaux ainsi qu’à nouer des relations proximales
avec les gens qu’ils rencontrent. Notre première interprétation du coefficient de corrélation était donc
trop approximative car elle nous menait à croire que l’angularité était
liée à la tendance à la chaleur humaine alors que seule la courbe dans l’écriture
ne semble impliquée dans ce lien.
« Degré
d’angularité » et
la recherche
de réussite (C4)
Nous trouvons ici un Tau de Kendall
qui nous permet de rejeter l’hypothèse nulle au seuil de 0.05. Nous trouvons donc un lien
significatif entre le degré d’angularité d’une écriture et la recherche
de réussite au sein du NEO PI-R. Nous pouvons donc avancer l’idée
que plus une écriture présente de l’angle, plus le scripteur fait part de « hautes
aspirations et travaille dur pour atteindre ses buts ». Ces
personnes sont « très appliquées et réfléchies et savent où
elles vont » (Costa & McCrae, 1996, p. 18).
Voici ce que nous pouvons supposer de ces résultats :
Nous reproduisons ci-dessous la distribution des moyennes à l’échelle C4 pour nos cinq groupes expérimentaux. On constate bien ici que les scores obtenus à l’échelle C4 du NEO PI-R sont plus bas pour les écritures arrondies que pour les écritures rectilignes [5] . Les scores obtenus pour les écritures mi-arrondies mi-rectilignes sont moyens.
Figure 4. La Distribution des moyennes à l’échelle C4
Une élévation du degré
d’angularité est donc accompagnée d’une élévation de l’échelle
qui renvoie à cette recherche de réussite sociale et personnelle.
Les scripteurs à écriture
curviligne feraient preuve, quant à eux, d’une certaine nonchalance
et exprimeraient moins d’ambitions. Ils seraient plus vite satisfaits
du niveau de réussite qu’ils ont atteint. Leur niveau d’aspiration
est bas, ce qui peut donner l’impression qu’ils n’ont pas de but
ou moins que les autres.
L’écriture anguleuse semble renvoyer à un
besoin continuel de prouver quelque chose, de réaliser ses buts, de
travailler dur afin de concrétiser les aspirations.
« Degré d’angularité » et les autres échelles du NEO PI-R
Certes, les corrélations pointées précédemment sont intéressantes,
mais l’absence de corrélation entre l’angularité et certaines autres
variables du NEO PI-R doit également être retenue.
Ainsi, le degré d’angularité ne serait pas
lié aux traits de personnalité suivants
[6]