LE PROFESSEUR DU MERCURE GALANT

 

Copyright 2001 by Dor Gauthier


En France, au mois d'octobre 1678, sous le règne de Louis XIV, un article anonyme (dans le style d'une lettre adressée à Mme ***), intitulé "Sur les indices que l'on peut tirer de la manière dont chacun forme son écriture", pp 185-198, a paru dans "L’extraordinaire du Mercure Galant"[1][1]

Michon ou Émilie de Vars (1874) ne mentionnent pas cet article dans leur "Histoire de la graphologie" parue 200 ans plus tard et je n'ai aucune raison de croire qu'ils en ont pris connaissance. Par ailleurs Crépieux-Jamin l'a commenté brièvement dans la troisième édition de "L'écriture et le caractère" (1895) en rapportant seulement les dires plus ou moins dérogatoires de Depoin et se contentant d’écrire qu'il était "intéressant":

"Cet intéressant document, dont on doit la communication à M. E. Muller, conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal, a été reproduit en 1892 dans le journal La Graphologie: "Quelque mésaventure survenue ou redoutée termina, probablement, la carrière de ce graphologue, dit M. Depoin; car, à cette époque, la moindre bluette (nouvelle) envoyée au Mercure, une aventure dramatique arrivée sur les gouttières au chat de Mlle de Scudéry[2][2], un compliment du chien de Voiture[3][3] à la folie griffonne de quelque précieuse, donnait lieu à d'interminables échanges de vers légers entre les rédacteurs ou les collaboratrices de la gazette favorite des ruelles.

Et la lettre sur la graphologie n'aurait provoqué ni réplique, ni commentaire, pas le plus pauvre petit point d'interrogation? (cette remarque de Crépieux me semble injuste car il est évident que l'auteur a adopté un style de lettre pour son article comme André Lecerf le fera dans son livre d'initiation à la graphologie alors qu'il utilisera la formule des "Lettres à Graphita", très semblable à cette approche du Mercure Galant.)

 

Ce serait d'autant moins compréhensible que le professeur interviewé par correspondance (aucune preuve que ce soit un professeur, même s'il adopte un style didactique, mais nous continuerons à l'appeler le "prof" à cause de cette tradition), tout en donnant assez de lumière sur son art pour faire désirer de le mieux connaître, s'était bien gardé d'en révéler toute la clef et s'était tenu dans certaines généralités prudentes, dévoilant seulement par-ci par-là quelques signes précis et assez nets, comme ceux de la sensualité, du luxe, de l'avarice, de la paresse, de la culture intellectuelle, etc. (cette réflexion suppose qu’il l’a lue attentivement, mais il n’en fait aucunement mention ailleurs dans son œuvre.)

Des explications supplémentaires s'imposaient donc. Elles n'ont été ni demandées ni données. Il est probable que le terrain parut brûlant et que, véridique ou non, le scrutateur de l'écriture crut prudent d'interrompre ses révélations et de disparaître." (p.6)

Ces commentaires, me semble-t'il, dévalorisent indirectement cet article en le situant dans "la gazette favorite des ruelles" qui publiait les "vers légers des précieuses" et les faits divers sur les chats écrasés. On laisse supposer que le professeur, véridique ou non, a disparu sans laisser d'adresse... un charlatan, quoi!

Crépieux ne reproduit aucun passage de l'article qu'il juge pourtant "intéressant" (il l'a toutefois fait pour Baldi et Hocquart) et n'encourage pas sa lecture. Et le lecteur docile suivra le conseil implicite du maître et négligera de le faire pour au moins une bonne raison, soit la rareté du texte de cet article. (bien qu’il soit disponible pour consultation à la BNF)

Cela est tellement vrai que lors du deuxième Congrès International de Graphologie de Paris en 1928 Rose Alsa Schuler tenait les propos suivants dans son "Éloge de Crépieux Jamin" pour ses soixante dix ans: "On a lieu de s'étonner que sous le règne de Louis XIV, dans ce siècle épistolaire par excellence, - si lumineux à tant d'égards - on n'ait pas eu conscience des rapports possibles entre l'écriture et le caractère, et que, parmi cette splendide floraison de grands esprits, une oeuvre traitant de cette matière n'ait point surgi". (Actes, p.15)

Personne n’a songé à rectifier ces affirmations en rappelant l’article du Mercure Galant que Crépieux avait lui-même cité… Et le texte est tombé dans l’oubli par la suite, sauf quelques mentions sporadiques.

Mais si le texte était plus qu'intéressant... ? S'il avait préfiguré les notions d'harmonie et d'inharmonie (200 ans avant Michon et Crépieux) ? S'il était le premier texte français après l'italien Baldi (130 ans avant Hocquart) qui jetait les bases théoriques de la graphologie? S'il avait préfiguré le principe de la variabilité des significations pour un même signe, de même que les "signes complexes" de Michon et les résultantes de Crépieux ? S'il avait anticipé, en se basant peut-être sur Baldi (14 ans après la traduction latine du Trattato) ou Nicola Spadon (son contemporain et auteur du «Studio di curiosita nel quale si tratta di fisonomia, chiromantia, metoposcopia» en 1667), le lien entre les tempéraments et l'écriture?

C’est la lecture du texte original de l’article reproduit dans la thèse de maîtrise de David Membrey (University of London, 1985), intitulé  «The life and works of Camillo Baldi», qui a piqué ma curiosité et m’a incité à procéder à un exercice de «traduction» du vieux français au langage parlé d’aujourd’hui pour en comprendre le véritable sens[4][4].

Faut-il dire que c’est un exercice périlleux qui est parfois plus difficile que la traduction d’une langue étrangère? Il suffit de se référer à la note no13 où les mots «défiants, intéressés et laborieux« sont discutés. J’attire aussi l’attention sur les différentes interprétations du mot «esprit».

Pour permettre au lecteur de répondre par lui-même à toutes ces questions légitimes, je reproduis à nouveau et commente ici le texte de celui que certains ont appelé le "prof du Mercure Galant" (je discuterai en conclusion de son identité possible). Pour en faciliter la lecture, j'ai fait les corrections évidentes d'orthographes du vieux français et j'ai présenté le texte in extenso en 14 points. J’ai numéroté les paragraphes et mis des titres. Mes commentaires sont entre parenthèses et en italique en 12 points. Des notes en bas de page (plutôt qu’à la fin) justifient mes observations.

Michon avait dit du travail de Baldi "qu'il y a toujours quelque chose à prendre dans le fumier d'Ennius"... Avançons donc avec prudence dans la "ruelle" du Mercure Galant pour en tirer toute la "substantifique moëlle":

EXTRAORDINAIRE DU MERCURE GALANT

(Octobre 1678)

A Madame de ***

Sur les indices qu'on peut tirer de la manière dont chacun forme son écriture.

1.1.1. Introduction

Vous m'avez engagé si honnêtement, Madame, à vous mettre par écrit quelques remarques que j'ai faites sur la manière de connaître les Gens par leur écriture, que je n'ai pu me dispenser de le faire. Voici donc quelles sont mes conjectures. Si elles ne répondent pas tout à fait à votre attente, peut-être que la nouveauté ne vous en déplaira pas.

 

1.1.2. Hand-writing is Brain-writing

Je suppose, premièrement, que l'on peut connaître les personnes par leurs caractères (tracé des lettres), en établissant d'abord, que les mains suivent naturellement le mouvement du cœur (l’âme) qui en est le principe.

(c'est ce que Baldi avait dit en ces termes: "la main est l'instrument docile de l'âme" et compte tenu des connaissances de l'époque, c'est préfigurer ce que Michon et le physiologiste Preyer avaient écrit en terme plus moderne et plus "scientifique": "l'écriture de la main est l'écriture du cerveau" ou d'une façon plus imagée en anglais: "Hand-writing is brain-writing". Et maintenant, dans un langage encore plus moderne, peut-être pourrions-nous dire: "Hand-writing is left and right brain-writing pour concilier l'approche du coeur et de la tête?)

1.1.3. Conditions d'écriture

Je suppose, en second lieu, que ceux qui écrivent ne changent point leur caractère (tracé des lettres et non caractère ou tempérament) ou que s'ils le changent, c'est par accident, ce qui arrive d'ordinaire, ou parce que l'encre et les plumes dont ils se servent sont mauvaises, ou bien à cause de la situation du lieu où ils se rencontrent (endroit où le scripteur écrit et tenue de plume?), mais qu'ils reviennent toujours à leur premier caractère, et à la manière d'écrire qui leur est la plus naturelle .

 (Chassez le naturel, il revient au galop, dit l'adage populaire. C'est ce que Baldi avait proposé en s'inspirant d'Annibale Caro: il faut analyser l'écriture naturelle de préférence à l'écriture artificielle, "L'artificio" ne doit jamais dépasser le "naturale", et il vaut mieux veiller au "corrente" qu'à "l'affettato".[5][5]

A propos de la stabilité de l’écriture, c’est ce que Michon entendait par le signe fixe, soit l’écriture habituelle, constante, du scripteur. Les auteurs modernes parleraient ici du degré de fidélité du test de l’écriture. C’est un des axiomes de l’expertise et de la graphologie.

Par ailleurs, Il faut aussi éliminer les tentatives voulues ou accidentelles de déguisement, les accidents de plumes ou d'encre, les mauvaises conditions d'écriture.)

Cela supposé,

(ces conditions étant supposées et envisagées comme conditions préliminaires pour s'assurer de la qualité des écritures à étudier, l'on peut ensuite procéder à leur analyse selon la grille suivante. L’auteur met l’emphase dans le cadre de ce bref article sur la dimension des lettres mais il est également logique de supposer qu’il aurait pu faire des subdivisions sur d’autres aspects graphiques.)

2.1.1. Dimension des lettres

Je distingue trois sortes d'écritures, l'une qui est grande (grande), l'autre médiocre[6][6] (moyenne), et la troisième qui est petite (petite).

Outre cette division générale, j'en fais une particulière, et je sous-divise celle qui est grande en deux, l'une fort chargée d'encre et désagréable à la vue, (grande, épaisse, appuyée, pâteuse ou malpropre, grossière ou inesthétique), et l'autre plus nette, plus lisible, et plus hardie (grande, nette, lisible, hardie ou résolue),

(ces deux familles d'espèces d'écriture, me semble-t-il, se rapprochent de la notion d'harmonique et d'inharmonique de Michon et de Crépieux-Jamin  pour aider à départager les significations positives ou négatives de l'écriture grande, voir plus loin.)

2.1.2. Écriture hardie

Je dis plus hardie, (Moretti a développé une espèce «ardita» qui se rapproche de l’écriture «résolue» de Crépieux-Jamin) car si l'écriture n'était seulement que bien peinte, et fort égale partout (dessinée, régulière, non hardie), c'est une marque presque infaillible, non seulement à l'égard de ce caractère (grande), mais même à l'égard de tous les autres (moyenne et petite) qui sont si bien peints et si façonnés (maniérée, dessinée, élaborée ou recherchée, corsetée, forme prédominant sur le mouvement), que ceux qui fardent ainsi leur écriture (si nous en exceptons ceux qui font profession de la montrer dans les Règles) n'ont pas beaucoup d'esprit[7][7] (intelligence), ou que s'ils en ont, il est tout au bout de leur doigt (avoir de l’esprit au bout des doigts, facilité, disposition que l’on a à faire certaines choses) et comme une parure trop affectée dans les habits marque une faiblesse dans les Hommes encore plus que dans les Femmes, de même une peinture trop recherchée dans l'écriture (écriture recherchée, lien entre le vêtement et l'écriture, principe d'exagération qui s'interprète par son contraire) est un vain amusement qui ne peut partir que d'un petit esprit (étroitesse de vue) et d'un faible génie. (on se souvient que son antonyme, l'écriture simplifiée a toujours été associée traditionnellement à la culture et l'intelligence.)

2.1.3. Zone médiane moyenne chargée d'encre ou non

Je divise encore le caractère médiocre (de grandeur moyenne) en deux: l'un qui est grossier et chargé d'encre (moyenne, grossière, pâteuse ou malpropre) et l'autre qui ne l'est point, mais celui-ci peut être considéré en deux manières, ou comme fort hardi, bien net, bien lié, et assez lisible, ou comme fort inégal, point lié, fort mince, et peu lisible.

(moyenne, non grossière, hardie, nette, liée, lisible)

(moyenne, non grossière, inégale, juxtaposée, mince, peu lisible)

 2.1.4. Zone médiane petite

Pour le dernier caractère, qui est le petit (petite), je ne le divise point, étant presque toujours plus noir et plus chargé d'encre qu'autrement.

(petite, noire, pâteuse ou malpropre: est-ce que cela peut s'expliquer par le fait  qu'à l'époque les instruments d'écriture pouvaient peut-être rendre difficile la réussite d'une écriture petite avec une netteté du trait?)

3.1.1.  Interprétation psychologique

Je viens maintenant au jugement que l'on peut faire de ces trois caractères.

(soit à l'interprétation psychologique de ces trois espèces d'écritures qui sont large, moyenne et petite. J'attire l'attention du lecteur sur le fait que les significations sont toujours basées sur une constellation de signes et non sur une seule espèce.)

 

3.1.2. Zone médiane grande

A l'égard du premier, qui est grand et chargé d'encre[8], (grande, boueuse ou malpropre) il est assez ordinaire que ceux qui écrivent de cette manière, n'ont guère d'attention à ce qu'ils font, et qu'ils en sont divertis par quelque passion qui leur occupe l'esprit (conscience), et comme celle de l'amour, et le plaisir même brutal que l'on se fait de bien manger et de bien boire, offusque plus les sens, et trouble davantage l'imagination, je dis que ceux qui écrivent de cette manière aiment ou le vin, ou la bonne chère, ou la galanterie (c'est le tempérament Sanguin qui est décrit ainsi que le manque de concentration attribué encore aujourd'hui à l'écriture grande.).

Je crois, Madame, qu'il n'est pas nécessaire de vous prouver ceci par d'autres conjectures.

  3.1.3.         Principe de congruence

Vous jugez bien qu'une personne qui est déréglée dans sa conduite, l'est aussi dans sa manière d'écrire, et qu'une autre qui est accoutumée à tremper ses doigts dans des sauces, n'est guère plus propre dans son écriture.

(c'est une préfiguration du "principe de déviation" d'Irwin Berg ou d'Eugene Barnes dont parle J. C. Gille dans PDE, p.72-74. On évoque évidemment plus rarement aujourd'hui le fait de tremper sa plume dans son encrier... )

  3.1.4.         Écriture grande, nette, juxtaposée

  A l'égard du grand caractère qui est plus net (grande, nette), selon la conjecture que j'en ai faite, il marque beaucoup d'amour propre (recherche exclusive de son intérêt personnel) et de timidité (qui manque de hardiesse, d’audace dans les entreprises, les décisions), et même de l'avarice[9], si les lettres ne sont pas bien liées (grande, nette ou propre, juxtaposée)

3.1.5. Écriture grande, nette, liée

mais quand elles le sont (grande, nette ou propre, liée), c'est alors une marque de vanité, de luxe, et d'ambition dans les Hommes comme dans les Femmes, 

3.1.6. Écriture grande, liée    

et la raison de ceci est, que pour lier ainsi ces grands caractères (grande, liée), il faut une plus grande liberté de main, et que l'esprit (principe de la vie psychique) soit même plus dans cette action qui est continuée (le mouvement prédomine alors sur la forme), et dans ces traits qui se font sans lever la plume. Or comme l'esprit (conscience)  n'est jamais plus tendu que quand il est occupé de lui-même, je dis que c'est une marque de vanité, parce que ceux qui sont vains se plaisent à faire figure dans le monde, et à se répandre au dehors, de même que ceux qui font ces grands traits (grande), sont bien aises que leur caractère (lettres) brille aux yeux de ceux à qui ils écrivent [10],

3.1.7. Écriture grande, juxtaposée

au lieu que ceux qui n'ont pas leur caractère si lié, (grande, juxtaposée) ont toujours peur de prendre une lettre pour une autre[8][11], (veut-il dire "juxtaposée", ou de ne pas avoir des "lettres mises à la place d'une autre" ou des "lettres confondues" (?) et donc plus facile à lire) ce qui est une marque de délicatesse, et par conséquent d'amour propre (intérêt personnel), qui ne va guère sans avarice.

(L’auteur met en parallèle le mouvement vertical accentué «grande, juxtaposée» et le mouvement horizontal «grande, liée» en donnant les interprétations classiques «d’amour-propre» et «d’égocentrique» pour le premier et de «vanité» ou «désir de briller» pour le second)

3.2.1. Zone médiane moyenne

Je passe au caractère médiocre. Quand il est un peu chargé d'encre, qu'il est bien formé et fort hardi[9][12] (moyenne, peu pâteuse, bien formée, très hardie), il marque un esprit (caractère) défiant (relève des défis), intéressé (passionné) et laborieux[10][13] (diligent). Je fonde cette conjecture sur ce que ce caractère est plus commun aux Gens d'affaires, et aux Marchands, qui ont pour l'ordinaire toutes ces qualités.

(il se réfère évidemment aux gens de son époque du 17ième siècle et il associe à certains groupes sociaux des caractéristiques prédominantes, comme il le fera plus loin pour l’écriture petite des vieilles gens, ce qui implique une étude sociologique. Louis Bouvery (1874) utilisera plus tard le même procédé dans son livre « La Graphologie ».)

3.2.2. Écriture languissante

Je dis quand l'écriture est bien formée, car si elle ne l'était pas, et que les lettres fussent assez détachées les unes des autres pour faire paraître l'écriture languissante, (moyenne, mal formée, juxtaposée, espacée entre les lettres, non hardie, et probablement un mouvement progressif déficient à cause de cette juxtaposition sans doute plus statique que dynamique) ce serait alors une marque de mélancolie (tempérament Mélancolique[11][14] de Galien), et par conséquent d'amour pour les Arts, comme sont la Musique, la Peinture, et l'Architecture.[12][15]

3.2.3. Écriture hardie

Le caractère médiocre qui est fort net, fort hardi, et bien lié (moyenne, très nette, non grossière, non chargée d’encre, lisible, très hardie, liée), marque ordinairement de l'esprit (valeur morale de l’esprit, grandeur, largeur, libéralité d’esprit, tolérance et non l’intelligence) et de la politesse. Il marque aussi de la bonté, de la libéralité , et de l'amour pour les Lettres. (c’est le degré de liaison et l’écriture hardie qui font la différence.)

Cette conjecture peut n'être pas toujours véritable. (et le professeur fait ici montre de modestie) Néanmoins l'expérience nous fait voir que ceux qui ont l'esprit poli[13][16] (bel esprit, homme cultivé, raffiné, d’un commerce agréable), écrivent d'ordinaire avec plus de netteté[14][17] que les autres (nette ou propre), ce qui ne se rencontre guère sans quelque littérature, (sans instruction et par conséquent habitude de l'écriture; il faut se souvenir qu'à cette époque les instruments et l'encre étaient plus difficiles à manier qu'aujourd'hui) et de là l'on conjecture qu'ils sont moins attachés au bien que les autres, et qu'ils ont l'âme plus libérale, n'y ayant rien (si l'on s'en rapporte à Cicéron) qui marque tant la bassesse d'un esprit, que d'aimer les richesses.

  3.2.4.         Écriture inégale, juxtaposée

Le caractère médiocre qui est inégal, point lié, mince, et peu lisible (moyenne, inégale, juxtaposée, mince (trait non épais), peu lisible), marque un esprit (humeur, caractère) bizarre, chagrin, fourbe, et paresseux.

(ces deux familles d’espèces d’écriture me semblent encore une fois se rapprocher de la notion des écritures harmoniques ou non pour aider à départager la signification des écritures à zone médiane moyenne.)

  3.2.5.         Écriture illisible

Pour entendre (comprendre) ceci, il faut remarquer que ceux qui écrivent de cette sorte, ou déguisent ainsi leur écriture, pour n'être pas si bien entendus (effort délibéré pour ne pas être lisible), ou ne le forme pas assez pour n'avoir pas bien appris à écrire (difficulté à écrire lisiblement par manque d’instruction ), ou pour ne pas enfin s'en vouloir donner la peine (négligence). (Il établit, selon le contexte, trois hypothèses, pour l'interprétation, évitant ainsi les "signes isolés".)

  Si c'est pour déguiser leur caractère (écriture) qu'ils écrivent de cette manière (illisible), ils ne sont pas moins déguisés au dedans d'eux mêmes, et voici les conséquences que j'en tire.

S'ils sont déguisés dans l'intérieur, ils ont des vues pour tromper le monde, il faut qu'il soient mal dans leurs affaires ( ne réussissant pas en affaire), ou qu'ils soient naturellement malins.

S'ils sont mal dans leurs affaires, ils sont pour l'ordinaire bizarres et chagrins, et prennent en mauvaise part tout ce qu'on leur dit (susceptibles), selon la pensée de Térence. (c'est le tempérament Mélancolique de Galien ou Nerveux d'Hippocrate, moins doué pour les affaires)

Que si c'est à cause qu'ils sont d'un méchant naturel (naturellement malin), il faut, selon le langage de l'Écriture, qu'ils aient un coeur double, et par conséquent qu'ils soient fourbes et menteurs.

Enfin si c'est à cause qu'ils ne veulent pas se donner la peine de mieux écrire, c'est toujours une marque de paresse, et de là il est facile de tirer d'autres conséquences de cette nature.

S'ils sont paresseux, ils doivent être mal propres, ils aiment le jeu, et toutes les choses auxquelles l'oisiveté incline. (l’oisiveté est la mère de tous les vices, selon l’adage…)

S'ils sont bizarres et chagrins, ils sont peu sociables. (tempérament mélancolique et ne réussissant pas en affaires)

S'ils sont mal dans leurs affaires, ils sont jaloux et envieux du bonheur d'autrui. (il préfigure ici le procédé des résultantes psychologiques au sens de Michon ou de Crépieux-Jamin dans «L'écriture des Canailles".)

3.3.1. Zone médiane petite

Il ne reste plus que le petit caractère dont nous n'ayons point encore parlé.

Je dis donc que comme ce caractère (petite) est propre aux vieilles Gens qui sont naturellement avares et défiants (méfiants), il est assez ordinaire que ceux qui s'en servent sont aussi fort défiants et fort avares. (à cette époque, à quel âge étaient-on "vieilles gens"? C’est une observation similaire à celle de Baldi.)

  3.4.1.         Principe du «pars pro toto»

Ajoutez à cela, que comme l'on juge souvent des grandes choses par les petites (ex ungua leonem, avait rappelé Baldi, préfigurant le "pars pro toto" des hologrammes), c'est une conséquence presque infaillible que ceux qui serrent ainsi leur écriture, et ménagent un morceau de papier (petite, condensée?, les noirs prédominent sur les blancs), sont aussi ménagers et serrés dans les autres choses (c'est à la fois le principe traditionnel d'analogie et de celui de la congruence en P.N.L.), et de là il est facile de tirer quantité d'autres inductions, en examinant toutes les qualités que l'on attribue aux Vieillards. (il fait ici des observations sociologiques comme il l’a fait plus haut à propos des hommes d’affaires et des marchands de son époque.)

 4.1.1.         Conclusion. La graphologie est un art

Ce que je dis de ce dernier caractère (petite) doit s'entendre de tous les autres (grande et moyenne et les autres aspects de l’écriture ?), où les circonstances bien démêlées (les détails analysés et les interactions des signes ), et l'adresse de ceux qui examinent les écritures (expérience de l'analyste), font toute la finesse de cet art.  

4.1.2.  Conclusion : La graphologie est une science

Voila, Madame, en quoi consiste toute ma science (il fait la différence entre l'art de la pratique, ce qui vient d'être dit, et la science du corps de doctrine, comme on le fait d'ailleurs en médecine) sur les caractères (écritures). J'en aurais fait un mystère à une autre Personne qui aurait moins de lumières que vous n'en avez, mais dans cette science, comme dans toutes les autres, il y a longtemps que je suis convaincu que rien n'échappe à votre pénétration.

 

QUI EST LE PROF DU MERCURE GALANT?

 

Est-il besoin dire que cet article, qui a paru anonymement, m’a intrigué par la qualité des connaissances graphologiques de son auteur (n’est-il pas plausible de penser qu’il aurait pu faire des subdivisions semblables dans d’autres genres graphique?) et de son érudition générale (il cite Térence et Cicéron et son style coule de source)... J’ai été tenté de solutionner cette énigme de plus de 320 ans quant à l'identité de l'auteur dont on peut au moins supposer que c'est un homme, étant donné qu'il écrit l'article au masculin: "je suis convaincu" (masculin) avant-dernière ligne.

Pour ce faire, j’ai tout d'abord jugé pertinent de situer le Mercure Galant dans son contexte historique et socio-culturel.

Le Mercure Galant a été fondé en 1672 par le dramaturge et critique littéraire Donneau de Visé (1638-1710) qui fut dans les faits le précurseur des "magazines" d'aujourd'hui. Son Mercure se distinguait des Gazettes qui donnaient des nouvelles régulières (semblables aux journaux quotidiens) alors que le "Mercure", ressemblant aux "magazines", publiait des articles demandant une plus grande réflexion. De Visé a débuté sa publication en énonçant la politique suivante: "publier des Nouvelles envoyées par les lecteurs, des informations sur la province et sur les monarchies étrangères, des nouvelles des personnes "de naissance ou de mérite", et des recensions de livres romantiques ou des livres au sujet des mérites de personnes intelligentes". Il désirait également rapporter les événements sociaux, les mariages et les décès, les actions civiles et militaires, les nouvelles de la mode et des salons". Il imprimait aussi les sonnets et les madrigaux que lui envoyaient les lecteurs. C'était en quelque sorte un genre "d'Almanach" de l’époque.

La première étape de 1672 à 77 a été sporadique car il semble que Donneau, qui travaillait seul à ce moment, n'a pas joui d'une bonne santé. Il utilisait souvent la formule de la lettre fictive au lecteur pour passer son information aux abonnés.

Le premier numéro de mai 1672 a paru avec un contenu de 340 pages de plusieurs histoires vraies et des éphémérides du 1 janvier jusqu'au mois de mai. Ce qui devait distinguer le Mercure des brochures et des pamphlets, ce devait être sa régularité de publication. Il débuta en utilisant un format in-12 qui se rapprochait le plus possible de celui d'un volume et la pagination se maintenait toute l'année. Cinq parutions ont eu lieu pendant les cinq années suivantes mais ce n'est qu'en 1777 que le Mercure a vraiment pris son envol avec une parution mensuelle régulière.

"Chaque numéro contenait alors généralement une oeuvre de fiction et de poésie, peut-être un panégyrique ou des avis de décès, des conversations imaginaires, des nouvelles de l'armée et des blessés de guerre, des documents officiels, des nouvelles sociales avec peut-être une description de la fontaine de Versailles ou un compte-rendu des réceptions de l'Académie, des nouvelles de la mode, une liste de promotions, des discussions sur le choix des mots ou des difficultés grammaticales, une critique des pièces de théâtre du jour. Il est devenu progressivement un journal de critique littéraire."

Officiellement, Donneau de Visé travaillait seul à la publication du Mercure et ce n'est que le 15 décembre 1681 qu'il s'est associé légalement à Thomas Corneille (1625-1709) dans un document dont nous avons encore la copie enregistrée chez un notaire le 18 janvier 1682 et qui prévoit la part que chacun d'eux devait avoir dans le travail et dans les profits.

On pourrait alors penser que De Visé devait être l'auteur anonyme du texte sur l'analyse des écritures mais une lecture attentive de la fin de l'article précédent, le présentateur, sans doute De Visé lui-même qui écrivait presque tous les textes, parle de l’article suivant en ces termes: "Il faut vous apprendre comment on peut connoistre les Gens par la manière dont ils forment leurs caractères lorsqu'ils écrivent. Cette science n'est pas de moy. Vous en trouverez les Règles dans cette Lettre qui m'est tombée depuis peu entre les mains". (p.184) Il ne dit pas que c'est une lettre d'un lecteur (ce qui serait peu probable étant donné l'érudition du texte) mais c'est plutôt le style de la lettre utilisée par lui-même (ou un collaborateur anonyme éventuel) pour faire passer ses messages.

Par ailleurs, une lecture de la biographie de Pierre Mélèse Donneau de Visé, «un homme de lettre au temps du grand roi", m'apprend que de 1675 à 1678, ce dernier a écrit en collaboration avec Thomas Corneille plusieurs pièces de théâtre dont "L'Inconnu (1675), "la Devineresse" ou les "Faux enchantements" (1679), ce qui fut le début d'une collaboration fructueuse qui a duré plus de 25 années. J'y ai également appris que la collaboration de Thomas Corneille au Mercure Galant a réellement débuté en 1677: "Dès cette époque, De Visé, incapable de suffire tout seul à la besogne, s'était assuré le concours de Thomas Corneille". Cette importante remarque, de même que l'érudition et la facilité de composition de Thomas Corneille, rendent  plausible le fait qu'il soit l'auteur de l'article anonyme dont nous cherchons l'auteur. Il faut se rappeler que Thomas, le petit frère de Pierre, dit le grand, auteur du Cid, fut au centre de la célèbre controverse des Anciens et des Modernes. Les deux frères Corneille étaient les oncles de Fontenelle qui a lui aussi collaboré plus tard au Mercure Galant.

 

Par ailleurs, La Bruyère, qui n'avait pas apprécié la critique du Mercure lors de sa réception à l'Académie en 1693, l'a attaqué en ces termes: "Le M* G* est immédiatement au-dessous de rien. Il y a bien d'autres ouvrages qui lui ressemblent. Il y a autant d'invention de s'enrichir par un sot livre qu'il y a de sottise à l'acheter; c'est ignorer le goût du peuple que de ne pas hasarder quelquefois de grandes fadaises." Par la suite une épigramme contre le Mercure est ainsi terminée: "De Visé cependant en fait sa nourriture, et Corneille en lèche ses doigts." 

C'est sans doute cette querelle qui a influencé l'opinion de Depoin dans son appréciation du «Mercure Galant» et indirectement l'article sur l'analyse de l'écriture. Or Depoin et Crépieux-Jamin n'ont pas voulu donner crédit à un article qui avait paru dans un "magazine" qui n'avait pas, selon eux, de crédibilité. Ils n'ont pas jugé l'article à sa valeur propre, me semble-t-il, mais sur la réputation du journal lui-même et sur les critiques de gens envieux qui ne prisaient pas un tel succès de public. Dans les années 1680, le Mercure recevait mensuellement plus de 500 lettres de lecteurs.

Une étude de la biographie de Thomas Corneille laisse voir plusieurs similitudes avec celle de Louis Sébastien Mercier que j’ai par ailleurs identifié comme étant le nom authentique le plus probable du fameux anonyme M. ***, ami de Moreau de la Sarthes, et probablement le graphologue le plus compétent du début du 19ième siècle. Ils ont tous les deux été très polyvalents et polygraphes, ayant tous deux écrit un dictionnaire, des pièces de théâtres d'avant garde et des imitations des anciens (plus de 40), des chroniques (Les tableaux de Paris pour Mercier, le Mercure Galant pour Corneille), etc.[15][18]

Par ailleurs, une lecture de plusieurs œuvres de Thomas Corneille ne m’a pas permis de relever d’allusions significatives aux écritures, sauf la citation suivante, qui est plutôt une référence à l’expertise, soit : "Madame, dois-je croire un billet de Maurice. Voyez si c'est sa main, ou s'il est contrefait; vous en devez connaître encore le caractère" (Corneille, Héraclite, II, 6)

On ne saura peut-être jamais avec certitude l’identité de l’auteur de cet article plus «qu’intéressant», mais ce n’est pas une raison valable pour l’ignorer ou l’occulter dans l’histoire de la graphologie. Il devrait prendre sa place légitime à côté d’Aldorisius (1611), Baldi (1622), Lavater (1774), Mercier (1806) ou Hocquart (1811) parmi les pionniers de la graphologie.

 

 



 



[1][1] Le mot «extraordinaire» est employé ici dans le sens de «supplément», un tiré à part du magazine en format in-12.

[2][2] Madeleine de Scudéry (1607-1701), qui était autant poète que romancière institua dans son modeste logis, rue de Beauce, ces Samedis après-midi littéraires devenus si célèbres qui mettaient en valeur ses qualités d’hôtesse et de littératrice.

[3][3] Selon le Grand Dictionnaire Larousse, «Voiture (1797-1648) reste aujourd’hui comme le grand maître du jeu littéraire et mondain, un maître aussi de l’allusion et du sous-entendu. Son Sonnet d’Uranie donna lieu après sa mort à une querelle célèbre, la «querelle des sonnets». Sous le badinage percent le sérieux et la grâce d’écrire.»

[4][4] Membrey présente cet article du professeur comme un plagiat manifeste du texte de Baldi, ce dont, je dois l’avouer, je n’ai trouvé aucune preuve tangible. Mes commentaires devraient répondre en partie à cette prétention. A sa défense, je devrais ajouter que la compréhension de ce texte doit être très difficile pour un anglophone puisqu’elle l’a été pour les francophones qui n’ont pas fait un effort de «traduction».

[5][5] C’est rapporté dans «De Lavater à Michon» de Joseph Seiler, p. 268, qui cite Fornacciari, L. Esempi di bello scrivere in prosa. Sixième édition, Lucca, 1850, au chapitre «sulla lingua».

[6][6] Mot qui vient de «mediocris» ou «medius» «qui est entre grand et petit.»

[7][7] L'auteur a repris ici une idée de Huarte et de Baldi mais l'a nuancé d'une façon importante car il a excepté de son interprétation d'une façon plus spécifique "ceux qui font profession de la montrer dans les Règles". On peut penser qu'il entendait par là les professeurs, les calligraphes et les scribes. Il fait évidemment allusion ici aux écritures calligraphiques où la forme prédomine de beaucoup sur le mouvement qui est régulier et contraint. La forme n'est pas originale ou hardie mais conventionnelle. (Il est intéressant ici de noter à propos de "hardi" la remarque de Trévoux "une chose est bien peinte lorsqu'on y voit une grande hardiesse ou liberté de pinceau" et celle de Fénélon "le gothique est hardi et façonné", ce qui laisse croire que "hardi" pourrait impliquer à la fois une liberté de mouvement et de forme).

Quant au manque d'esprit, on peut se demander si ce n'est pas plutôt un manque d'imagination ou de créativité plutôt que d'intelligence ou au moins d'esprit pratique. Avoir l'esprit au bout des doigt, c'est avoir une certaine habileté manuelle nécessaire pour l'acte d'écrire.

A partir d'un article de Heinrich Steinitzer dans le Graphologische Monathefte, no XI, 1907, j'ai traduit librement la citation suivante du livre de Huarte en 1575: "l'écriture trahit l'imagination. On trouve très peu de gens de talent qui ont une belle main d'écriture. Et j'ai observé plusieurs exemples de cela." Ebert aurait ajouté de son cru "Docti male scribunt" (les savants écrivent mal) est un adage très connu. Et cela serait dû au fait que les érudits et les artistes ont peu de patience". Par ailleurs, Steinitzer ajoute ne pas avoir retrouvé cet adage dans les dictionnaires les plus connus."

Quant à Baldi, nous avons cette citation qui reprend à sa façon la même opinion en 1622:

"D'autre part, celui qui, en écrivant, adopte un tracé rapide, régulier et bien formé et d'une manière qui apparaît comme s'il aimait écrire, est ordinairement un homme sans savoir et sans mérite. Ils sont rares les bons scripteurs (calligraphes) qui sont des hommes judicieux et prudents."

Il faut évidemment situer ces interprétations dans le contexte social de cette époque où les calligraphes et les scribes jouaient encore un rôle important même après l'invention de l'imprimerie. A ce sujet il est intéressant de lire le livre de Johann Trithemius (1462-1516) intitulé "De Laude scriptorum" (Une louange des Scribes).

 

[8][11] Je dois avouer que je n'ai pas trouvé une explication satisfaisante pour ce syndrome. J'achoppe à l'expression "prendre une lettre pour une autre" comme un signe de "délicatesse" qui est lui aussi un terme difficile à cerner dans ce contexte qui amène de l'amour-propre et de l'avarice.

 

A moins que "peur de prendre une lettre pour une autre" veule dire "ne pas lier, ne pas attacher ses lettres" ce qui amènerait une pression plus légère et une constitution plus délicate au sens de frêle? Bidoli, à la suite de Marchesan, parle de susceptibilité et de scrupule pour l'écriture légère.

 

[9][12] L’écriture hardie peut être moyenne et grande mais non petite (du moins à l’époque de l’auteur). Elle peut être nette (propre), lisible, peu chargée d’encre. Elle est souvent liée et implicitement elle suppose un mouvement progressif qui prédomine sur la forme, bien qu’elle puisse être bien formée. Par ailleurs, l’écriture hardie n’est pas bien peinte ni fort égale et elle n’est pas grossière.

 

Étymologiquement, le mot «hardy» veut dire «devenir dur», «être courageux, vaillant, audacieux, téméraire» tandis que le mot «languissante» (voir plus loin) implique un «relâchement» et veut dire «nonchalant, mou, manque d’ardeur, de force», ce qui nous amène au cœur des degrés de tension de Pophal et aux espèces molles, fermes et résolues de Crépieux-Jamin.

[10][13] On pourrait comprendre les mots "défiant", "intéressé" et "laborieux" comme méfiant, égocentrique et peinant au travail, mais d’autres hypothèses doivent être envisagées car une telle interprétation serait difficilement conciliable, selon moi, avec les espèces graphiques proposées.

  esprit "défiant": au lieu de "méfiant" peut indiquer quelqu'un qui peut relever des défis. "Braver un danger, lutter courageusement contre un malheur menaçant". (Dict de l'académie)

  "intéressé": au lieu de "égocentrique" peut indiquer quelqu'un qui est intéressé, passionné pour quelque chose, soit "prendre intérêt, émouvoir, toucher de ; ou avoir intérêt, quelques passions". (Feraud)

  "laborieux": au lieu de " bien pénible", fatigant, difficile à supporter" peut vouloir dire quelque "qui travaille beaucoup, qui aime le travail" (Huguet), "qui se donne au travail, diligent" (Larousse, MA)

  Dans ce contexte d'une écriture bien formée et hardie avec un trait moyennement appuyé ou pâteux, on peut supposer qu'il y une prédominance de la forme sur un mouvement bien vivant avec un trait suffisamment fort pour soutenir ce mouvement hardi et cette forme lisible, ce qui nous oriente possiblement vers un degré III de Pophal. C'est pourquoi l'interprétation suggérée d'un scripteur travaillant, passionné et voulant relever des défis comme les marchands et les gens d'affaire devient plausible, me semble-t-il.

 

[11][14] Selon les significations données, l’écriture Languissante s’apparente au tempérament Mélancolique de Claude Galien (131-201) ou «l’atrabilaire», alors que l’écriture Hardie serait un élément composite du tempérament Bilieux d’Hippocrate.

 

[12][15] Il est intéressant de lire ces commentaires de Crépieux-Jamin: "l'espacement considérable entre les lettres majore l'interprétation de lenteur" ABC, p.395, et "juxtaposée, hachée: nature artistique, aptitude poétique" dans Traité pratique, p.163.

La référence à la Mélancolie est évidemment aux humeurs du Mélancolique selon le médecin grec Galien. Je n'ai toutefois pas encore trouvé de référence à l'amour pour les Arts pour ce tempérament dans les travaux médicaux du 17ième siècle.

 

[13][16] «Un véritable bel esprit a un discernement juste : il a tout ensemble de la force et de la délicatesse : ses pensées sont fines, ses imaginations sont nobles et agréables; ses expressions sont plies et naturelles. Il n’a rien de faux, ni de vain dans ses discours et dans ses manières.» (In.)

 

[14][17] L’auteur utilise souvent le caractère net conjointement avec le caractère lisible. Il n’est pas grossier ni chargé d’encre; il peut être lié ou juxtaposée, hardi ou non.

 

La définition du dictionnaire Trévoux, édition contemporaine de l’article (1671) est intéressante et révèle l’intérêt pour les écritures à cette époque de Louis XIV. Cette espèce devient une synthèse d’orientation avec un champ d’application plus global toutefois que le trait seulement, ce qui justifie les significations proposées. Elle inclut la propreté, la lisibilité (de la forme), la clarté (bon espacement de l’espace), la netteté et le relief du trait (sans tache, ni poché).

«ce qui est pur et sans mélange; ce qui est sans tache; ce qui n’est point confus, poché, ni brouillé; les caractères de cette impression sont bien nets. Cette écriture est fort nette. Les caractères en sont bien distincts, bien lisibles, les lignes bien égales» (Trévoux).

Par ailleurs, il est intéressant de lire chez Crépieux-Jamin que "les contours de l'écriture nette sont sans bavures" (non chargés d'encre?) et il ne se limite pas seulement au trait comme l’a fait Hegar: "La netteté du graphisme est une brillante qualité; elle exige la précision et la fermeté des mouvements; elle est intimement associée à la propreté, à la clarté, au relief; peu d'Espèces ont une influence aussi avantageuse (c'est également le cas ici dans cet article)... La netteté provient aussi, pour une part, de la constance dans la direction de chacun des traits; par exemple, le tremblement, qui affecte la direction, altère la continuité du trait et son impression de netteté... Un tracé plus ou moins résolu (hardi?) élève sa qualité (c'est également le cas ici). L'écriture hésitante n'est pas l'antonyme de l'écriture nette; sans doute, par ses reprises et sa lenteur, elle diminue la netteté, mais ce sont les tracés flous et confus (chargés d'encre?) qui sont les meilleurs antonymes des tracés nets..." (ABC, p.457)

 

[15][18] Il serait trop long d’expliquer ici pourquoi j’ai éliminé le nom de Primi Visconti comme auteur possible de cet article, lui qui avouait lui-même dans ses Mémoires «avoir tiré l’horoscope sur les écritures», sans connaissances spécifiques. Ce serait le sujet d’un autre article pour rétablir les faits quant à l’aventure de cet italien qui aurait supposément analysé l’écriture du roi Louis XIV…


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